Cette semaine, rattrapage de quinze ans de retard culturel, avec enfin la vision intégrale de ce spot géant pour le protectionnisme cosmoplanétaire, Independance Day.

Je m'excuse par avance auprès des défenseurs d'un cinéma « décomplexé », « sans prise de tête », « sans temps mort » et « qui déchire » (entre autres expressions toutes faites pour les lecteurs de Mad Movies). D'autant que dans le cas de Roland Emmerich, il m'arrive de les comprendre : dans le divertissement complaisant et ne reculant devant aucun raccourci crétin, Le Jour d'après, 10000 et même Godzilla n'étaient pas si repoussants. Dans les grosses taches laissées par ces rouleaux compresseurs, on peut percevoir un amour sincère – mais aveugle – du cinéma à gros budgets qui pousserait l'Allemand à produire des engins plus hénaurmes les uns que les autres. Mais rien à faire : cet engin-là, Independance Day, reste proprement indéfendable.

Qu'est-ce qui est le plus répugnant dans ce simulacre de film commémoratif ? Non, pas le discours belliciste et américano-centré défendu par un président qui prend la tête de la riposte aux commandes d'un avion de chasse. Ni le chien qui saute, dans un ralenti gluant, pour échapper aux flammes en images de synthèse mal vieillies. Ce serait plutôt le spectacle du sacrifice de soi (celui de l'aviateur vétéran du Vietnam, exemple de loser, archétype éternellement marginalisé du divertissement hollywoodien, qui ici ne se rend utile qu'en devenant kamikaze) accueilli avec une joie aveugle par la foule et par le film. Mais non, il y a légèrement pire : rendre super-cool le bidasse Will Smith qui se défoule en tabassant son prisonnier extraterrestre, juste parce qu'après tout, cette chose-là, ce n'est pas humain, ça a plein de tentacules, ça ne ressemble à rien (surtout enveloppé dans un parachute : si Smith le frappait à découvert, ce serait moins drôle), bref, ce n'est qu'un objet. À voir cette scène quinze ans plus tard, on se demande ce qu'Emmerich pense aujourd'hui de ce qui s'est passé à Abou-Ghraïb.

Je crois que c'était Serge Daney qui disait de Steven Spielberg qu'il n'aimait pas vraiment les êtres humains. En jouant une version pachydermique du divertissement spielbergien (et du coup, en anticipant de presque dix ans l'adaptation de La Guerre des mondes par ce parrain-là), Emmerich pousse l'hypothèse au-delà des limites de l'acceptable. Les personnages d'Independance Day ne sont que des figurines sacrifiables, dont l'humanité – et la grandeur – ne se définissent qu'en tatanant ce qui n'est pas humain. Pour le coup, être exaspéré par la lourdeur d'un tel cinéma ne suffit pas : là, il fait très peur.